L’Islande : caricature des méfaits du libéralisme, début de solution ?

À écouter les médias, le seul phénomène digne d’intérêt en Islande, ce sont les volcans qui empêchent les avions de voler. Et pourtant…

Je suis plongé dans la lecture de “Boomerang”, le dernier bouquin du journaliste économique américain Michael Lewis, auteur l’an dernier de l’excellentissime “The Big Short” qui expliquait de manière très complète les mécanismes de la “crise des subprimes” et mettait surtout en lumière à coup d’anecdotes hilarantes la cause essentielle de cette crise : l’avidité, bien sûr, mais surtout l’incompétence sidérante, la bêtise incroyable de ces banksters d’opérette, leur morgue insupportable, leur suivisme grotesque, et leur aveuglement total face aux réalités.

Aujourd’hui, des millions de familles américaines ont été fichues à la porte, et les banksters de Wall Street ont pansé leurs plaies, désinfectées à grands coup de milliers de milliards d’euros généreusement déversés grâce à la corruption de leurs élus par les contribuables des Etats-Unis et d’ailleurs.

La “crise” s’est déplacée : elle frappe désormais les dettes publiques des pays européens.

Dans “Boomerang”, Michael Lewis fait un tour d’Europe pour analyser les causes de cette “crise”, qui sont étonnamment différentes en fonction des pays. Même si au final, le résultat est le même un peu partout : des États surendettés qui n’arrivent plus à rembourser les banksters, qui tentent de leur dicter leurs conditions pour récupérer jusqu’à leur dernier centime, même si les peuples doivent en crever.

Le “Tour d’Europe” commence en Islande. Ce pays a la particularité d’être l’un des moins peuplés d’Europe : 320 000 habitants, même pas un tiers de la Moselle ! Coïncidence, c’est aussi par l’Islande que commençait l’excellent film “Inside Job”, qu’il faut absolument avoir vu. Qu’est-ce qui justifie donc l’intérêt pour ce petit pays ?

Depuis la nuit des temps, et jusqu’à une époque très récente, la principale richesse de l’Islande était la pêche à la morue. Jusqu’à ce que les Islandais nomment en 1991 un premier ministre ultralibéral : David Oddson. Il lui a fallu une douzaine d’années pour appliquer les théories ultralibérales, c’est à dire supprimer partout le moindre rôle de l’État. Déréguler, privatiser, telle était sa devise.

Parachèvement de son œuvre en 2002, la privatisation des trois banques du pays, la Kaupthing, la Landsbanki et la Glitnir. Menées par des abrutis inspirés par l’enthousiasme des jeunes banksters qui se prennent pour des winners et se croient tout permis, elles ont vite commencé à déconner. Oubliant leur passé de braves banques de dépôt, elles ont entrepris de conquérir le monde. À cet effet, elles ont emprunté. À coups de milliards. Entre 2003 et 2006, les actifs bancaires sont passés de quelques milliards à 140 milliards de dollars.

C’est simple, c’est la croissance bancaire la plus rapide de l’histoire de l’humanité.

David Oddson, son œuvre achevée, s’en est allé diriger la banque centrale islandaise. Dont on a dû le déloger de force après le cataclysme de 2008 : il ne voulait pas partir !

La Landsbanki a ouvert un service d’épargne en ligne (“Icesave”) destiné aux particuliers britanniques et néerlandais, offrant des taux imbattables (de l’ordre de 6%). En 2008, Icesave avait empoché environ 5 milliards d’euros…

La Landsbanki ne s’arrêtait pas là : elle démarchait les riches étrangers, pour leur proposer des montages douteux, voire carrément frauduleux, qui passaient par sa filiale luxembourgeoise. C’est ainsi que le grand ami de Sarkozy, fraudeur fiscal et directeur de casino Enrico Macias, plus connu sous sa couverture de chanteur populaire avait imprudemment gagé sa maison pour obtenir un prêt de quelques millions d’euros et de placer les quelques dizaines de millions restants dans une assurance vie. Quand tout s’est écroulé, il s’est évidemment mis à couiner et à se faire passer pour une victime… Pas sûr que les prolos qui achètent ses disques aient versé des larmes…

Cette “croissance” phénoménale, parfaitement artificielle évidemment, a totalement remodelé la vie quotidienne islandaise : tous les jeunes se sont mis à étudier la finance. Les salaires ont augmenté, le PIB par habitant est devenu le premier de la planète. Les prix de l’immobilier ont été multiplié par 3. Tous les employés de banque roulaient dans des 4x4 rutilants. Des pêcheurs sont même devenus traders, car comme le fait finement remarquer un Islandais interrogé par Lewis, “il est plus facile d’apprendre à un pêcheur à devenir trader de devises qu’apprendre à un banquier d’affaires à pêcher“… Pas besoin d’être un génie pour faire comme les autres bourrins, emprunter du yen à 3% pour le réinvestir en couronne islandaise à 16%…

A la fin de l’histoire, en 2008, lors de la chute du bankster américain Lehman Brothers, les trois banques islandaises ont été les premières à se casser la figure. Je me souviens encore du bâtiment prétentieux de la Kaupthing, à Luxembourg : du jour au lendemain, toutes les lumières éteintes.

Rappelez-vous : l’Islande, ce sont 320 000 habitants. Figurez-vous que leur trois banques ont réussi l’exploit unique au monde de perdre en 5 ans la bagatelle de 100 milliards de dollars. ($100 000 000 000). En euros du jour, ça donne environ 72 milliards. Divisés par les 320 000 habitants, ça fait 225 000 euros par tête de pipe. Imaginez une famille de 4 personnes : 900 000 euros de dettes sur la calebasse !

Un nombre impressionnant de 4x4 ont depuis lors été victimes d’incendies “spontanés”, ultime machination d’andouilles aux abois qui ne pouvaient plus en rembourser les traites…

L’Europe se pose actuellement la question de savoir comment la Grèce pourrait rembourser sa dette colossale. Aux dernières nouvelles, il est déjà établi qu’elle ne pourra pas en rembourser plus de la moitié. Or la dette de la Grèce est d’environ 350 milliards d’euros. Soit 5 fois plus que celle de l’Islande. Mais avec une population 30 fois supérieure…

En pourcentage du PIB, la dette de l’Islande s’élève désormais à 850%. La France (en faillite), c’est 85%, 10 fois moins…

En fait, pour l’Islande, la question ne devrait même pas se poser : hors de question de rembourser ! C’est tout simplement impossible !

Et pourtant… Un bankster ne renonce jamais… Les États britannique et néerlandais ont été obligés de rembourser les pertes de leurs ouailles dans l’affaire Icesave. Avant de se retourner vers l’État islandais, dont le parlement félon accepte l’inacceptable. Devant la fronde, le président islandais demande un référendum, qui a lieu en mars 2010 : c’est un gigantesque NIET à 93%

Fin de partie ? Ce serait mal connaître les banksters ! Selon une méthode désormais bien connue, il suffit de reposer la question jusqu’à obtenir la réponse souhaitée. Un nouveau plan a été concocté par le FMI (de DSK…), qui prévoit des remboursements jusqu’en… 2046 ! Ils ont une fois encore fortement suggéré que ce soit le parlement qui vote ce nouveau plan. Mais le président islandais s’y est opposé, exigeant un nouveau référendum.

Le gouvernement islandais s’y est donc collé à reculons, accompagnant le geste d’une propagande éhontée, de sondages truqués, dans la veine de l’opération “TCE 2005”. Avec le même flop à l’arrivée : 63% cette fois.

Encore plus original, (et transition vers un prochain billet sur Etienne Chouard !) en réaction à l’incurie de ses “représentants”, des citoyens ont décidé en 2010 de se doter d’une assemblée constituante ! Malgré les innombrables bâtons mis dans ses roues, et même s’il n’y a sans doute pas grand chose à en attendre car ses visées n’ont rien de bien révolutionnaire, elle est aujourd’hui au travail et on peut étudier le phénomène comme un laboratoire avant de s’en inspirer à une échelle plus ambitieuse…

 

21 thoughts on “L’Islande : caricature des méfaits du libéralisme, début de solution ?

  1. Nous sommes tous des islandais et des partisans d’Étienne CHOUARD (j’y étais aussi le 22/10/2011 à sa table ronde). les solutions existent pour tous les problèmes, juste à espérer qu’il ne soit pas trop tard pour mettre en œuvre les solutions. Faut diffuser à un maximum de gens les idées d’Étienne CHOUARD, il est passé le 25/10/2011 sur radio Ici et Maintenant.
    http://video.rim952.fr/
    d’ailleurs, il y a plein d’autres interviews intéressants à écouter sur cette radio …
    L’Islande est un superbe pays, où la nature est encore préservée. C’est le monde du silence, du feu, de la glace et de l’eau. J’y suis allé plusieurs fois.

  2. Merci
    Pourrait-on avoir les chiffres de la dette française par capita? stp.
    La solution, comme nous venons de l’entendre par nos dirigeants de génie: La Chine!
    Ils achètent, eux…..

  3. Ah ! Merci, SuperNo d’avoir fait ce billet !

    L’Islande est un exemple à suivre et les médias, bien sur, n’en parlent quasiment pas.

    L’assemblée constituante a terminé ses travaux depuis cet été.
    Le texte est en discussion au parlement.

    Voir cet article de Médiapart :
    http://www.mediapart.fr/journal/international/300911/islande-cap-sur-une-nouvelle-constitution

    et un extrait de cet article :
    “…les 25 citoyens élus en novembre 2010 pour écrire une nouvelle constitution de leur pays, ont finalement rendu leur copie dans l’été. Les 114 articles du texte, dévoilés fin juillet, et qui viennent d’être traduits en anglais , pourraient être soumis à référendum à l’automne. «Nous, peuple d’Islande, voulons former une société juste, où tout le monde peut s’asseoir à la même table», lit-on en préambule du projet. «Nos origines diverses nous enrichissent, et nous sommes responsables, ensemble, de l’héritage des générations passées, la terre et l’histoire, la nature, la langue et la culture.»…”
    Elus, les constituants, dommage…. tirés au sort, ça aurait eu plus de gueule.

    Autre chose : les Islandais ont traduit en justice leur ancien chef de gouvernement pour mauvaise gestion du pays. Je ne connais pas la suite… là encore, rien dans nos médias…

  4. Peut être que ce que prouve le cas Islandais est que la démocratie telle qu’elle fut inventée par Athènes ne peut fonctionner que pour quelques dizaines de milliers de citoyens au plus prêt de leurs représentants et capable de s’investir à tout moment dans les affaires de la “cité”. Au delà on retombe inévitablement sur les dérives que nous connaissons et qui se termine par l’élection plébiscite de dirigeants fantoches accaparant tous les pouvoirs pour les mettre au service d’une oligarchie. Pour des pays comme la France la commune (le quartier pour les mégapoles) serait le lieu dans lequel le citoyen pourrait s’exprimer et intervenir à tous moment dans les affaires concernant la…communauté. Bien entendu il ne s’agit pas de la décentralisation que nous connaissons aujourd’hui, simple avatar d’un système féodal et qui n’a réussi qu’à recréer des potentats locaux. Mais simple question qui a quand même son importance : quel est aujourd’hui le pourcentage de gens prêts à devenir des citoyens avec tout ce que ceci implique comme engagement ? A mon avis il est inversement proportionnel au nombre de consommateurs.

    • “la commune (le quartier pour les mégapoles) serait le lieu dans lequel le citoyen pourrait s’exprimer et intervenir à tous moment dans les affaires concernant la…communauté. ”

      … et la commune pourrait s’exprimer et intervenir dans les affaires concernant l’état. Plus besoin de Parlement et de Sénat fantoches! Ce qui en passant, provoquerait un collapsus(!) des partis politiques.

      • Ce serait les communes qui décideraient de la pertinence de tel ou tel projet et non l’état qui l’imposerait afin de satisfaire les appétits financiers d’un industriel ami : autoroutes, aéroports, lignes TGV, centrales nucléaire… Ainsi il en serait terminé de “l’état c’est moi” cher à Louis XIV, dont nous ne sommes jamais sorti et qui nous a donné comme ultime (?) Mamamouchi un demi-sel inculte et vulgaire. La question du parlement, du sénat et des partis politiques sous leurs formes actuelles ne se posent même pas tant ils ont prouvé leur illégitimité. Mais je réitère ma question combien d’entre nous sont prêts à accepter de reprendre en mains les affaires de la cité pour le bien commun et sans appeler à la rescousse un Homme providentiel dès l’apparition des premières difficultés ?

        • J’aime bien le “demi-sel” (Je suppose que tu parles de ce que l’on trouve dans certains bocaux).

          Combien d’entre nous? Personnellement, je suis partant mais devons-nous nous poser la question ou n’est-ce pas simplement là que le tirage au sort cher à Chouard doit intervenir? Dans ce cas, la réponse serait: chacun à tour de role.

        • C’est un avantage non négligeable du tirage au sort : les citoyens se sentiront vite concernés en sachant qu’ils peuvent être désignés d’un jour à l’autre et en constatant que ce qu’ils décident se réalisent dans les faits.

    • C’est exactement ça Wuwei !
      Les fondements sont dans la république de Platon.
      Si la structure est trop grande et que les individus ne se sentent plus directement concernés par ce qui les entoure alors les risques de dérives se multiplient.
      Entre alors en compte la capacité au civisme et à l’éthique… deux choses qui ont quasi disparues en occident.

  5. En argot, demi-sel : “voyou de petite envergure”

    Cela fait bien longtemps que je suis un partisan du tirage au sort qui est à ma connaissance l’unique moyen vraiment démocratique de faire participer le citoyen aux affaires de la cité. Cette solution possède aussi les indéniables avantages de supprimer les couteuses campagnes électorales, le clientélisme, la professionnalisation de la politique et bien sur tous les parasites qui en vivent : agences de com, sondages, lobbyistes, publicistes et partis politiques. Bien évidemment tous ces derniers n’ont aucune envie que cette solution s’impose, aussi tant qu’ils sauront drainer une majorité des gens vers les isoloirs le simulacre de démocratie que sont les élections continuera.

    • Comme quoi tout est bidon !
      Comment rembourser 100 milliards de dollars pour 1 pays de 320 000 habitants qui ne disposent d’aucune industrie et d’une piètre agriculture ?
      Avec des morues ?

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