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Marc Blondel et “les normes internationales du travail” à Metz le 27 septembre 2008

J’entame comme presque toujours ce type de billet par une remarque désabusée : comment la venue à Metz d’une personnalité de la dimension de Marc Blondel peut-elle ne déplacer qu’une quarantaine de personnes, incluant l’organisation ? Pour une conférence gratuite, de surcroît ? Même s’il est aujourd’hui secrétaire général de FO en retraite, c’est quelqu’un qui a été constamment sous les feux de l’actualité pendant une douzaine d’années, bien aisé en cela par les attaques constantes de nos dirigeants successifs contre les droits des travailleurs. Son caractère bien trempé, ses coups de colère monumentaux, tout comme son cigare , en ont fait une espèce de vedette de la télé, au même titre que d’autres célèbres dirigeants syndicaux, comme Bernard Thibaut ou la sinistre Nicole Notat, avec laquelle il eut quelques mots…

Je ne vais pas vous faire croire que je suis un fan absolu. J’ai même connu une entreprise dans laquelle FO était en dessous de tout. Mais je n’ai pas voulu rater l’occasion de voir et d’entendre “en vrai” ce personnage.

Mais quand un branleur boutonneux de la téléréalité vient profiter de sa gloire éphémère et frelatée pour dédicacer “son” bouquin au Cora de Borny, il y a dix fois plus de monde et il faut organiser un service d’ordre ! Quelle misère…

J’ajoute que Marc Blondel était à Metz en tant que président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée . C’est un sujet et une association qui sont très intéressants, surtout pour moi le bouffeur de curés  (cf ! ou ) Par contre la conférence portait sur un tout autre sujet, qui était “les normes internationales du travail. Et pour ne pas alourdir un billet déjà conséquent, c’est uniquement de ça que je vais parler ici. J’aurai certainement l’occasion reparler des joyeux drilles de la Libre Pensée, en la compagnie desquels j’ai passé une excellente soirée !

Marc Blondel commence presque par s’excuser en précisant qu’il n’est pas conférencier ni universitaire… Il me semble pourtant avoir déjà vu des conférenciers universitaires beaucoup moins intéressants et qui maîtrisaient moins bien leur sujet ! 50 ans de syndicalisme dont une partie au sommet, à côtoyer des successions de politiciens et à représenter la France dans les institutions internationales me semblent amplement suffisants pour avoir une connaissance et une légitimité certaines !

Le sujet principal de la conférence est la grandeur et la décadence de l’Organisation Internationale du Travail. Il s’agit d’une agence de l’ONU, sise à Genève. Tout comme l’ONU, elle regroupe 192 pays membres. C’est une organisation tripartite, c’est à dire qu’elle met autour d’une table des représentants des gouvernements, des patrons, et des travailleurs. Marc Blondel a été jusqu’à cette année membre du conseil d’administration, et représentait les travailleurs français. Pour information, le représentant gouvernemental français actuel est Gilles de Robien. Et le représentant des entreprises est un dénommé Emmanuel Julien, membre du MEDEF.

L’OIT a été créée en 1919. Au lendemain de la guerre, donc, mais aussi au lendemain de la Révolution d’Octobre. Il s’agissait à la fois d’organiser la défense des travailleurs opprimés par les débuts tonitruants de l’industrie productiviste, mais aussi de de ne pas en laisser le monopole aux communistes. Comme le dit Blondel, la mentalité des patrons de l’époque était de dire “Moi, ce que je demande à mes ouvriers, c’est de travailler, pas de penser”. On voit que les choses n’évoluent pas si vite…

L’OIT établit la primauté des objectifs sociaux dans les relations internationales, et le préambule de sa constitution stipule qu “une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale”

L’OIT se réunit tous les ans, et définit des “conventions” et des “recommandations”. Une convention a valeur de norme, et doit être appliquée dans tous les pays membres. Une recommandation n’a par contre pas de caractère obligatoire. Des observateurs indépendants, qui sont des juristes,  sont chargés de vérifier l’application de ces normes dans les pays membres, et d’émettre des rapports. En principe; la législation internationale n’est qu’un socle minimal, et les législations nationales des pays occidentaux sont en principe largement plus favorables.

Si la France a ratifié le principe de l’égalité salariale entre les hommes et les femmes, la commission chargée de le contrôler a relevé un écart moyen de 27% à salaire égal.

La convention favorite de Marc Blondel, c’est la numéro 87, qui autorise l’établissement de syndicats et d’organisations professionnelles libres. Ceci incluant la liberté d’expression, d’action et de grève… Ce qui est effectivement un fondement de toute démocratie.

Et pourtant, de nombreux pays n’ont jamais ratifié cette convention 87, et pas des moindres :
- La Chine, qui doit pourtant être le pays qui compte le plus de travailleurs, n’a pas ratifié. Pas de syndicats libres en Chine, les syndicats sont en fait une espèce de “police des travailleurs”.
- En Colombie, des syndicalistes se font assassiner tous les jours.
- En Birmanie, et n’en déplaise à Bernard Kouchner, des gens sont forcés à travailler sous la menace des mitraillettes.
- En Biolorussie (la dernière dictature européenne, dont le président est fou selon Blondel) on en est resté à la situation d’avant la chute du rideau de fer.
- L’Afrique du sud a été exclue de l’OIT (et de l’ONU) au moment de l’apartheid.
- En Inde, l’économie informelle (là ou les gens travaillent sans contrat) est plus importante que l’économie formelle.

A ces refus catégoriques s’ajoute un autre problème : la prise en compte des spécificités (culturelles ou religieuses) dans les norme. C’est la négation de l’universalité des normes.

- Dans certains pays musulmans (Emirats Arabes Unis, sultanat d’Oman), on se dit d’accord avec certaines normes, sous réserve qu’elles ne soient pas contradictoires avec le Coran ! Il suffit d’imaginer ce que ça donne avec la notion d’égalité hommes/femmes…
- En Afrique, interdire le travail des enfants est culturellement impossible.

Parfois, ce sont même des organisations internationales reconnues qui brident les droits des travailleurs : ainsi le président tchadien Hissène Habré avait accepté de reconnaître les syndicats et d’augmenter les salaires des fonctionnaires : c’est le FMI qui a retoqué l’accord, qu’elle estimait incompatible avec la situation financière du pays !

Marc Blondel est très pessimiste quant à l’avenir de l’OIT. Il pense même qu’elle disparaîtra d’ici quelques années. C’est intéressant car ses arguments rejoignent parfaitement l’opinion des observateurs de gauche au sujet de l’évolution de la société et de la pression incessante du libéralisme.

L’OIT voit actuellement une poussée des ambitions de ses représentants “employeurs”, qui va dans le sens de la destruction des relations sociales. Certains pays reconnaissent par ailleurs que c’est le fait de mal payer leurs travailleurs qui les rend compétitifs.

Par ailleurs l’OIT est confronté à de graves problèmes de fonctionnement
- Les Etats Unis, première puissance mondiale, ne ratifie pas les conventions, prétextant sa structure d’Etat fédéral qui ne peut pas s’engager au nom des états qui le composent.
- La Chine, qui sera bientôt la deuxième puissance mondiale, ne ratifie rien.
Si les deux premiers membres de l’organisation ne jouent pas le jeu, à quoi sert-elle ?

D’autant que la France, qui était jadis en tête pour le nombre de conventions ratifiées, a laissé sa place à l’Espagne, soucieuse de rattraper son retard dès la fin de la dictature franquiste. Un exemple parlant : c’est Martine Aubry, qui se prend pour une “socialiste” et se voit même à leur tête, qui a provoqué il y a quelques années le retrait de la France de la convention qui interdit le travail de nuit des femmes dans l’industrie. Avec des arguments dignes de la mauvaise foi du MEDEF : “Et les infirmières, hein ? Elles travaillent pas la nuit ces infirmières ?”

La France s’est aussi placée en contradiction avec la convention 158 qui stipule que la durée d’une période d’essai doit être “raisonnable”. Ce fut le pitoyable CNE, manigance ridicule de Villepin. Le même Villepin qui se croyait vraiment à la tête du gouvernement d’une république bananière, puisqu’il appelait directement à l’OIT pour faire pression.

La France est en train de perdre son statut de “garantie européenne”. D’ailleurs, l’ineffable Xavier Bertrand a déclaré : “Les grands pays européens sont plus nuancés que par le passé sur les normes internationales

L’opinion de Marc Blondel est que si après les Etats-Unis et la Chine, la France se désengage aussi, c’est la mort de l’OIT à brève échéance.

D’autant qu’à ces difficultés de fonctionnement s’ajoutent des difficultés financières. L’OIT est alimenté par deux sources distincts :
- Une somme allouée par les états au prorata de leur importance
- Une somme donnée volontairement par un état pour financer un projet qui l’intéresse. Inutile de préciser que les Etats Unis ne vont pas financer la création de syndicats !
L’OIT doit en outre refaire ses locaux, pour une somme de 175 millions de francs suisses (110 millions d’euros). Il n’a donc plus les moyens d’agir. Alors que l’armement représente 2.5 % du PIB mondial, le budget de l’OIT est en croissance 0, ce qui compte tenu de l’inflation revient à de la décroissance.

Conclusion “en termes clairs” de Marc Blondel : “on se fout des organisations syndicales, et on se fout de la classe ouvrière”.

Le sujet à la mode, c’est la “Responsabilité sociale de l’entreprise”. Les grandes entreprises font des promesses… Mais elles ne sont pas obligées de les tenir. Comme EDF, qui prétend garantir les droits syndicaux partout dans le monde, mais est évidemment dans l’impossibilité de le faire en Chine… Pour une société comme Danone, c’est une démarche purement commerciale.

En France, les travailleurs ne revendiquent plus. C’est désormais Sarkozy qui décide ce qu’il faut discuter !

La négociation collective, qui était égalitaire, est en passe d’être remplacée par la négociation au niveau de l’entreprise, où le patron est évidemment tout puissant. Il est symptomatique que lorsqu’il a changé de nom le CNPF (Centre National du PATRONAT Français) soit devenu le MEDEF (Mouvement des ENTREPRISES DE France). Que peuvent faire les salariés d’une entreprise dont le patron ferait du chantage dans le style “vous allez travailler 45 heures sinon je délocalise” ?

Pour moi, tout cela est dans la droite ligne de la libéralisation de la société qui a commencé dans les années 1970 et qui se poursuivra jusqu’à taper dans le mur. La propagande libérale explique que la liberté d’embaucher ou de licencier sans aucune contrainte créera plus de travail. Ce qui est évidemment un mensonge et une hérésie.

Les satellites de l’ONU (l’OIT, mais aussi la FAO), qui étaient des organisations de droit, se transforment peu à peu en organisation d’assistance.

On est en train de revenir à ce qui existait en 1919 lors de la création de l’OIT. Mais comme le dit Blondel, avec une légère différence : “avant on tricotait, maintenant on détricote…

[PS : je remercie encore le camarade Libre Penseur Pivert, qui m’a informé de cette conférence et servi de guide dans ce milieu !]

13 comments to Marc Blondel et “les normes internationales du travail” à Metz le 27 septembre 2008

  • Salut SuperNo,

    Un texte intéressant, mais il y a tout de même certains passages qui me laissent songeur…

    “””
    Dans certains pays musulmans (Emirats Arabes Unis, sultanat d’Oman), on se dit d’accord avec certaines normes, sous réserve qu’elles ne soient pas contradictoires avec le Coran ! Il suffit d’imaginer ce que ça donne avec la notion d’égalité hommes/femmes…
    “””

    et

    “””
    c’est Martine Aubry, qui se prend pour une “socialiste” et se voit même à leur tête, qui a provoqué il y a quelques années le retrait de la France de la convention qui interdit le travail de nuit des femmes dans l’industrie.
    “””

    Il y a égalité hommes/femmes ou bien il n’y a pas égalité hommes/femmes ? C’est une bonne chose ou une mauvaise chose ?

    “””
    - En Afrique, interdire le travail des enfants est culturellement impossible.
    “””

    interdire le travail des enfants est “culturellement impossible”, qu’est ce que ça peut bien vouloir dire ?

  • Salut Fares,

    C’est finement observé, j’aurais dû détailler et il me semble que Blondel l’a évoquée : la solution coule de source, et va dans le sens de l’amélioration des conditions de travail, de l’égalité hommes/femmes et de la remise en cause de la croissance et du productivisme : interdire le travail de nuit dans l’industrie pour tous, femmes comme hommes !

    Interdire le travail des enfants en Afrique est “culturellement impossible” signifie simplement que dans certains pays le travail des enfants a toujours fait partie des traditions, et qu’est c’est même souvent indispensable à la survie de la famille.

  • Anonyme

    L’argument “Interdire le travail des enfants en Afrique est “culturellement impossible” signifie simplement que dans certains pays le travail des enfants a toujours fait partie des traditions, et qu’est c’est même souvent indispensable à la survie de la famille.” ne tient pas. En Europe au XIX e siècle aussi, interdire le travail des enfants était impossible.
    Quant à l’argument “Des traditions”, il ne tient pas non plus, bien sur.

    Mais je taquine sur des broutilles (enfin, des broutilles de compte rendu, pas des broutilles dans la vrai vie), mais encore une fois, bravo pour ce rapport intéressant…

  • Ce qui m’intéresse c’est plutôt de savoir qui était venu vendre son bouquin au CORA ?

    :D

    Trêve de plaisanterie, il n’y a tout de même pas eu beaucoup de communication sur cette conférence. Je n’étais pas moi même au courant (et puis j’étais alitée, je n’aurai quand même pas pu m’y rendre)

  • m’énerve les syndicalistes qui pleurenichent et font semblant de croire que les acquis devraient être acquis pour toujours, alors qu’ils sont basés sur des rapports de force et la conjoncture économique (c’est à dire pouvoir ou vouloir en lâcher un peu pour acheter la paix sociale). (actuellement l’organisation de la rareté du travail dispense presque totalement de ça).

    J’aimerais savoir combien touchait le sieur Blondel pour faire partie de ce conseil (frais de voyage compris)…pourquoi n’a-t-il pas démissionné avec pertes et fracas quand il s’est rendu compte de l’impuissance totale de ce schbinzssse …et qui a décidé de l’urgence des travaux des locaux ? La culture de l’impuissance à gauche commence à me gonfler sérieusement !

    Je sors d’un entretien avec une dame du conseil municipal de gauche… “ah, on ne peut rien faire ou presque pour les pauvres, y a plus de sous…”

  • pas misere.com
    mais misere.org ! pardon !

  • @Jide
    Ce sont certains décideurs africains qui donnent l’argument “culturel”, ce que Blondel ne fait que constater et déplorer.

    @Lady Chester
    J’ai réellement vu cette scène hallucinante, c’était il y a 2 ou 3 ans, mais faut pas me demander qui c’était, la starac c’est pas trop ma spécialité :lol:

    @vieilledame
    S’il n’y avait pas eu de syndicalistes qui avaient “pleurniché” pour défendre NOS acquis, nous serions tous en slip depuis longtemps !
    Je ne sais pas combien touchait Blondel pour ce travail pas du tout fictif, mais tout travail mérite salaire, et vous ne croyez quand même pas qu’il va y aller avec sa bagnole en payant lui-même l’essence et l’hôtel pour vous faire plaisir ? Quoi qu’il en soit, c’est sûrement moins scandaleux que l’indemnité de 1700 euros mensuels touchée par les 47 vice-présidents de la CA2M (la communauté de communes de Metz) pour ne rien foutre ou presque !

  • “comment la venue à Metz d’une personnalité de la dimension de Marc Blondel peut-elle ne déplacer qu’une quarantaine de personnes, incluant l’organisation ?”
    Nous n’étions que la moitié pour la venue de Michel Soutais de Politis ( http://www.appel-a-gauche.org/dotclear/index.php?2008/06/14/1-first-post)Je voulais me faire une idée et signer cet appel en connaissance de cause :je n’ai pas été convaincue.J’ai surtout entendu parler d’élections (liste européenne : contradictoire pour moi puisque nonistes ,mais bon..surtout que le parlement européen n’a pratiquement aucun pouvoir à côté d’une commission de non élus .), de gauche et surtout pas de gauche de la gauche ….
    C’est pas très clair par rapport au NPA .Donc ,voilà ,je n’ai pas signé parce que la politique politicienne m’emm…
    Je crois qu’il faut d’autres arguments pour bouger la population endormie.
    Blondel ,:pas pu v’nir(ai oublié de t’envoyer mon billet d’excuse )

  • J’ai eu l’occasion en 2000 d’approcher Marc pendant le congrès de Marseille de FO, il avait abordé entre autres, l’emprise du capitalisme libéral, intéressant quand on y repense aujourd’hui :)

    Je regrette de ne pas avoir été informé de sa venue … bon j’ai un peu claqué la porte en partant aussi :D .

  • Touché par ton billet !
    Etant à FO depuis longtemps, j’ai bien connu Marc (on est de la même fédé, celle du crédit).
    Tu l’as dit, le combat, la lutte, la vraie, la lutte des classes (aurait-elle disparue ?) ne passera jamais par les pleureuses et les chouineurs cathos.

  • piverte augusto

    merci superno comme d’hab de la qualité à bientôt dans les rues de metz ou devant une guiness à la mémoire de nos amis irlandais qui ont su freiné le mouvement tout comme l’ami blondel dans un autre style, toujours d’actualité pour celles et ceux qui en douteraient

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