L’histoire n’en finit pas de bégayer. La curiosité aiguisée par la déclaration de Sarkozy souhaitant investir des deniers publics pour sauver le site de Gandrange, j’ai plongé dans mes archives pour y découvrir que c’est en fait un grand classique.
Il n’y a pas si longtemps (disons 40 ans), l’usine Mittal de Gandrange s’appelait Sacilor. C’était une société privée, qui marchait bien et générait de gros profits pour ses propriétaires, les héritiers de la famille De Wendel.
Puis dans les années 70, la situation de l’industrie en général a commencé à se dégrader. La famille De Wendel, pressentant la débâcle, a souhaité se débarrasser de ses filiales sidérurgiques les plus endettées, en conservant les autres, bien entendu.
Mais quand on veut vendre un bien quel qu’il soit, il faut trouver un acheteur. Et quand le bien en question est un paquet de sociétés criblées de dettes, ce n’est plus un acheteur, c’est un pigeon.
Et les Wendel ont trouvé un pigeon en or : l’Etat français ! Le président Giscard, et surtout son inoubliable premier ministre (et “meilleur économiste de France” !) , feu Raymond Barre , n’allaient pas passer l’occasion de montrer que la gauche n’avait pas le monopole du coeur, et qu’eux aussi savaient venir en aide aux industriels nécessiteux.
C’est ainsi que l’Etat, après avoir déjà mis 11 milliards de francs (1.7 milliard d’euros) au pot des De Wendel depuis 1958, allait d’un coup éponger… 38 milliards de francs de dettes (5.8 milliards d’euros), créant une nouvelle entité nationalisée : Marine Wendel. La CLIF (Compagnie Lorraine Industrielle et Financière) des Wendel gardant les filiales rentables. La CLIF deviendra la CGIP, dont le PDG sera quelques années plus tard Ernest Antoine Seillière.
C’est ensuite un gouvernement de gauche, qui n’allait d’ailleurs pas le rester très longtemps, qui va nationaliser et racheter Usinor et Sacilor, avec leurs dettes. Il faut dire qu’Ernest Antoine Seillière est un pote de Jacques Delors, ministre des finances de Mitterrand !
A partir de ce moment, c’est l’hécatombe. Entre 1981 et 1993, 60000 (soixante mille !) emplois sont supprimés dans la sidérurgie sous la houlette de Francis Mer, et l’Etat dépensera encore 65 milliards de francs (10 milliards d’euros) pour sauver ce qui peut l’être. On estime même à 100 milliards de francs l’argent englouti par l’Etat dans le secteur.
Mais revenons à Gandrange. L’usine, nationalisée, prend en 1984 le nom d’Unimetal. En 1986, Usinor et Sacilor sont fusionnées. A Gandrange, le nombre de travailleurs passe de 13000 à 1000 salariés.
La CGIP des Wendel va bien. Libérée du poids de la sidérurgie, elle a pu mettre ses billes ailleurs et prospérer, pour le plus grand bien des 450 héritiers de la famille. Il paraît néanmoins que certains d’entre eux parlent encore de “spoliation” quand ils évoquent la période Giscard-Barre !
Entre temps, bien sûr, les gouvernements tournent, deviennent de plus en plus libéraux, et l’heure n’est plus du tout aux nationalisations, bien au contraire. Le déclic se produit en 1995 à l’arrivée de Chirac, et la privatisation d’Usinor est annoncée. L’état récupère encore les dettes pour sa pomme, et Unimetal est cédée pour 1 euro à l’indien Ispat, propriété d’un certain Mittal.
Un des grands jeux des compagnies capitalistes est de se bouffer les unes les autres. Ainsi, les 3 géants de l’acier européen (l’espagnol Aceralia, le luxembourgeois Arbed, et le français Usinor) fusionnent en 2002 pour former Arcelor, dont le siège est fixé, on se demande bien pourquoi, à Luxembourg. Et qui continue à supprimer des emplois, notamment en Belgique.
Et, pour boucler la boucle, Mittal dévore à son tour Arcelor en 2007 par l’intermédiaire d’une OPA hostile, au grand désespoir de Thierry Breton qui, opposé à l’opération, ne peut que constater son impuissance à imposer quoi que ce soit à une société privée. Mittal, pour lever les réticences, met en avant sa gestion “sociale”, et donne en exemple l’usine de Gandrange.
Sauf qu’à Gandrange, les investissements étaient au ralenti ces dernières années. Les nouveaux embauchés n’ont bénéficié d’aucune formation, et le four électrique posait d’incessants problèmes.
Janvier 2008 : coup de tonnerre, Mittal décrète la suppression de 600 emplois à Gandrange. Même si, comme Christine Lagarde le répète à qui veut l’entendre, il n’y a pas de licenciements secs, il suffit de regarder de plus près pour s’apercevoir de la supercherie : tous les intérimaires et CDD de Gandrange vont se faire lourder, et les sous-traitants se retrouver privés de commandes. De plus, les salariés transférés à Florange ou au Luxembourg, vont eux aussi remplacer les précaires qui travaillent en nombre dans ces usines, et vont eux aussi se retrouver sur le carreau.
La seule solution acceptable consiste donc à réinvestir pour relancer l’usine, ce que Mittal se refuse à faire. C’est l’objet du plan proposé par l’intersyndicale à la direction de Mittal, qui est censée l’examiner.
Et c’est là que Sarkozy entre en scène. Sur fond de sondages en chute libre et de municipales qui s’annoncent désastreuses, il lui faut absolument quelques coups d’éclat pour redorer son blason. Gandrange est idéalement placée pour lui donner une posture de sauveur d’emplois.
Et il est donc venu hier matin en coup de vent à Gandrange (45 minutes chrono). Le ton était donné, comme d’habitude martial et déterminé : “On va se battre, vous n’êtes pas seuls”. Ou alors “la France ne doit pas devenir un pays de services, il faut aussi des usines”. C’est bien de s’en apercevoir, quoi qu’un peu tardif…
Mais l’annonce la plus spectaculaire a été celle d’un possible investissement de l’Etat dans l’usine : “S’il y a un plan alternatif, si ce plan montre une solution crédible, avec M. Mittal ou un autre, l’Etat préfère payer pour le site que pour le chômage. Nous sommes prêts à faire des investissements sur les machines, on mettra de l’argent dans l’outil de production, mais aussi pour la formation”
Bravo, mais comme se le demande l’excellent blog de l’intersyndicale (auquel j’ai d’ailleurs emprunté l’illustration de ce billet)
1. - les caisses de l’Etat sont-elles vides ou pas ?
2. - l’Etat peut-il payer les investissements d’une entreprise privée ?
3. - si oui, est-il normal que les impôts des contribuables servent à financer des investissements d’un Groupe qui va dégager 8 Milliards d’euros de bénéfices ?
Les réponses coulent de source :
1 : Oui, Sarkozy a déjà tout vidé pour le donner aux riches
2 : Non, et d’autant moins que l’entreprise en question est pleine aux as.
3 : Ca va pas, la tête ?
Si la situation n’était pas si sérieuse, il y aurait presque de quoi rigoler : Sarko le libéral qui parle de mettre pour des raisons électorales de l’argent public dans une société privée !
En fait ce n’est pas si original que ça : l’Etat débourse déjà sous forme d’aides, d’allègement de charges ou autres combines, 65 milliards d’euros par an qui sont reversés à des entreprises privées (c’est d’ailleurs, même si c’est une autre histoire, la cause principale du déficit chronique de la sécu et des caisses de retraite). La doctrine libérale prévoit que les bénéfices soient versés aux actionnaires privés, mais rien n’interdit que de l’argent soit apporté par l’Etat, tant qu’il ne demande rien en retour !
C’est également le principe qui a prévalu lors de la privatisation d’EDF, et pour celle à venir de la SNCF : l’Etat fait les investissements coûteux et non rentables voire par nature déficitaires :construction, et plus tard démantèlement des centrales nucléaires, construction et entretien du réseau ferré. Puis, il permet à des sociétés privées (comme Poweo pour l’électricité) de venir se goinfrer sur la partie rentable du business.
Et puis il ne s’agit qu’une promesse de Sarkozy (“GDF ne sera pas privatisé”, “Je serai le président du pouvoir d’achat”) dont on verra bien si elle devient quelque chose après l’effet d’annonce. Il a promis de revenir… vers le mois de mai… D’ici là, les municipales seront passées, le gouvernement aura sûrement été remanié. Alors Gandrange…
Dernier rebondissement de la journée, l’inénarrable madame Lagarde, avocate des multinationales auprès du gouvernement ministre des finances contredit totalement nuance les propos de Sarkozy au micro de RTL, propos rapportés par l’Express : “on ne peut forcer un industriel à investir”. Effectivement, madame Lagarde n’a jamais dû s’opposer à un industriel. Et il faut bien reconnaître que ça lui a bien profité. Alors pourquoi changer ? “Il a dit qu’il souhaitait que la France conserve son industrie, que nous avions une politique industrielle et que plutôt que de verser des indemnités chômage, il souhaitait contribuer au développement d’une activité. Il n’a pas dit qu’il allait subventionner Mittal”.
Et si monsieur Mittal (qui rappelons le, vient à titre personnel de toucher de sa société 637 millions d’euros de dividendes) maintient son plan (d’ailleurs pourquoi ne le maintiendrait-il pas ? L’agitation de Sarkozy doit lui faire à peu près autant d’effet que les bourdonnements d’une mouche autour de la queue d’un éléphant !), que va-t-il se passer ?
Madame Lagarde donne une esquisse de solution “Le président n’a pas dit qu’il allait donner un chèque en blanc à Lakshmi Mittal. Ce qu’il a dit c’est que nous étions à la recherche d’un repreneur pour l’activité menacée”. Ah bon, il ne va pas subventionner Mittal, mais un autre !
Enfin, s’il en trouve un assez fou pour venir investir en Europe, où les règlements environnementaux vont rendre les coûts de production encore plus prohibitifs face aux pays à bas salaires et totalement déréglementés ! Et pour réinvestir un gros pactocle dans une usine en voie de délabrement. Il faudrait donc le faire venir à grand frais et à grand coup de trompettes en Lorraine, selon une tradition désormais longue. Comme Daewoo. Comme JVC. Comme Panasonic. Comme Asat. Comme Grundig. Comme Flextronics. Qui ont empoché le chèque de bienvenue, et qui au bout de quelques années, une fois qu’ils ont sucé tout ce qu’ils ont peu sucer, sont partis se faire voir ailleurs. En laissant la Lorraine et les salariés dans la merde. Et contraignant l’Etat et les collectivités à raquer encore pour les “plans sociaux”.
On comprend la perplexité et l’inquiétude des salariés, qui subissent depuis 1 mois une succession de douches écossaises, et qui aimeraient bien se raccrocher aux déclarations de Sarkozy, mais dont l’optimisme est sérieusement atteint par le double jeu de Christine Lagarde et l’inflexibilité de Mittal.
Comme le titre de ce billet le suggère, il semble bien que dans l’industrie lorraine quoi qu’il arrive :
- L’entreprise privée gagne de l’argent
- L’Etat investit en pure perte
- Les politiciens s’agitent
- Les salariés trinquent.
[Une manifestation aura lieu samedi prochain 9 février à 15h00 sur le site de Gandrange. Sarkozy ne sera pas là, moi non plus, hélas, retenu à Paris pour des raisons familiales.]












Remarquable Billet.
N’oubliez pas la cession des sociétés autoroutières dans cet élan de solidarité à destination du privé dont nos gouvernats depuis quelques décennies sont coutumiers.
J’aime bien la queue du pachyderme (en l’occurence “asiatiatique”) et notre mouche, éxaspérante comme elles le sont toutes, “président”.
Sinon un truc en passant, vous allez me dire que c’est pas difficile à trouver en ce bas monde, et qui m’éxaspère (me fait vomir serait de mauvais goût) :
http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=82147
@+
effectivement : vous n’avez pas entendu parler de la possiblité de participations publiques dans les capitaux de la société générale , malgré le scandale de la spéculation pratiquée par elle ( subprime et traders ..) qui met en cause sa gouvernance …mais il faudrait qu’elle tombe en faillite pour que l’Etat lui consacre ( donc avec les impôts des citoyens ) des fonds et prennent des participations pour lui faire renouer avec la compétitivité et vendre ses participations une fois la rentabilité retrouvée ….
Il manque, à ma connaissance, un chapitre dans ce très éloquent résumé. Si, en 2007, Mittal a pu se porter acquéreur d’Arcelor, c’est aussi parce que cette dernière venait d’avaler une grosse société canadienne, ce qui la rendait plus facilement accessible. Il fut, du coup, en 2007, assez marrant de voir Arcelor gesticuler pour dénoncer un procédé qu’ils venaient précisément, quelques semaines auparavant, de mettre eux-même en oeuvre…
Bravo encore pour ce cours d’histoire financière de la sidérurgie française.
Dans l’histoire ACHLOCH-MITTAL les “baisés” sont une fois de plus les travailleurs!
Samedi une manifestation est prévue, beacoup dient que cela ne sert a rien, mais plutot que de rester sans rien faire, j’y serai !!
Salut Daniel,
Mais si, ça sert, et si j’avais pu, j’y serais évidemment allé ! Une bonne occasion de faire chauffer l’appareil photo, en plus
Je viens de lire le RL d’hier qui dit à propos de Saarstahl (qui s’est dérobé intelligemment et au bon moment des mains expertes d’USINOR dirigé par F. MER)
Saarstahl va investir 450M€ dans ses usine afin d’améliorer la qualité et de répondre à la demande de produits aciérés forgés.
Saarstahl se développe alors qu’ex usinor se rétrécit…
Je travaille pour Arcellor Gandrange et je peut affirmé que l ambiance est detestable; une grosse majoritée de personne ne savent pas ce qu ils vont devenir , Où va t on ?on a eu des entretien personel et la hierarchie ne sait plus a qui elle attribut des visites de site , c est lamentable . quand a certaine personne qui se foutte des gens, on en parlera meme pas .Sarkosy revient quant il veut ; moi je veut bien l’acceuillir lui et son violons, et qui il joue sa melodie a tous les gens qui sont mecontent .Sarko aurais du faire dans la chanssonette et le pipot ….. remarquai que pour la photo de Gandrange a ces coté sur le podium c etait pas du 1m70