Dans les commentaires de mon blabla lors du festival de Cannes , j’avais évoqué le film “Sicko” de Michael Moore, qui sortira officiellement en France le 5 septembre prochain (plus tôt que prévu donc)
Néanmoins Michael Moore est un défenseur du téléchargement sur Internet, et en application de ce principe, on peut facilement trouver son film au format DivX, une recherche Google du style “sicko download” (sans les guillemets) devrait vous y aider.
J’ai donc regardé ce film, et franchement, il est terrible ! Dans tous les sens du terme, d’ailleurs. Evidemment, il faut aimer “le style Michael Moore”. C’est du lourd, du spectaculaire, et ça laisse peu de place à la nuance. Il a néanmoins le don pour trouver l’image ou l’anecdote qui font mouche, et de démonter par l’humour l’absurdité de certaines situations.
Vous souvenez-vous de “Roger and me”, de la vision apocalyptique de cette longue rue pavillonnaire avec les meubles sortis devant les grandes maisons, en attente de l’huissier ? Ces maisons qui abritaient des familles qui vivaient de leur emploi chez General Motors à Flint (Michigan), ville natale de Michael Moore, et dont Roger (Roger Smith, patron de General Motors) a brutalement fermé l’usine, jetant au chômage les 30000 salariés, et causant la ruine de la ville…
Vous souvenez-vous de Michael Moore dans “The Big One”, qui va remettre au directeur d’une usine américaine qui vient de délocaliser sa production au Mexique, un chèque de 1 dollar pour payer une heure de salaire à ses nouvelles ouvrières ? Ou qui, dans le même film, tente en vain d’offrir un billet d’avion à Phil Knight, patron de Nike, pour qu’il aille lui faire visiter ses sweat-shops en Indonésie ?
Vous souvenez-vous de Michael Moore dans “Bowling for Columbine” qui remplit le formulaire d’ouverture d’un compte bancaire qui donne le droit à un flingue en cadeau ? Avec ce dialogue surréaliste entre Moore et l’employée :
“What does that mean, “Have I ever been adjudicated mentally defective”?
- It would be something involved with a crime.
- So if I’m just normally mentally defective but not criminal…
- Yeah, exactly.”
En gros la dame lui explique que s’il a été impliqué dans un crime, il n’aura pas le droit au flingue, mais s’il est “juste” déficient mental “normal”, pas de problème!
Si vous avez répondu “non” à l’une de ces trois questions, je vous conseille d’avaler l’intégrale de la filmographie de Michael Moore !
Dans le cas contraire, vous ne serez aucunement surpris de retrouver le “style Michael Moore” dans Sicko.
Imaginez, vous êtes quelques années en avant, mettons en 2015. Nicolas Sarkozy est en plein second mandat, et le ministre de la Santé, Claude Bébéar, annonce que le trou de la sécu vient d’attendre les 50 milliards d’euros, malgré la suppression de la CMU (qui encourage la paresse selon Christine Lagarde, ministre des finances et de l’idéologie libérale obligatoire) et la franchise de 1000 euros par an et par personne instaurée l’année passée, lors du 785ème “plan de sauvetage”. Il faut dire qu’afin de “relancer la croissance” et de garantir la compétitivité de nos entreprises vis à vis de la Chine (où la totalité des usines Renault et PSA ont malgré tout été délocalisées), les cotisations charges patronales ont été entièrement supprimées, tout comme l’impôt sur les sociétés quelques années auparavant. L’augmentation de 20% de la CSG et l’instauration d’une TVA “sociale” à 50% n’y ont rien fait. Encouragé par son score des dernières présidentielles en légère hausse à 4.8%, Olivier Besancenot, candidat unique de l’extrême gauche, a bien réclamé que la fortune de Bernard Arnault (la première de France, 100 milliards d’euros, en hausse de 23% par rapport à l’an dernier), soit réquisitionnée pour boucher le fameux trou, mais Nicolas Sarkozy a déclaré qu’il n’en ferait rien, qu’il ne fallait pas faire fuir les forces vives du pays, et que ses amis les milliardaires étaient les bienvenus en France, où le bouclier fiscal à 20% et une prime Golden Hello de 10% de sa fortune offerte à tout milliardaire désireux de s’installer chez nous garantissait l’indispensable attractivité financière.
Bref, c’est le moment choisi par Claude Bébéar pour annoncer qu’il était temps pour la France d’entrer dans l’ère de la modernité, et de privatiser entièrement la sécurité sociale. Anyway, There Is No Alternative !
Alors voilà la règle : la couverture sociale publique n’existe plus. Il vous faut souscrire une assurance privée. Du moins si vous en avez les moyens, sinon, priez votre Dieu préféré de ne pas tomber malade ni avoir d’accident, ou alors un accident mortel, qui résout le problème… Mais si par malheur votre Dieu est défaillant, il va vous falloir payer de votre poche ! Et si c’est de la chirurgie, ça chiffre vite en milliers, voire dizaines de milliers d’euros ! De toute façon, si vous n’avez pas de quoi payer, l’hôpital vous jette dans un taxi, qui lui même vous jette plus loin, dans la rue, et démerdez-vous !
Ca, c’est pour les malheureux qui n’ont pas les moyens de se payer une assurance. Environ 15% de la population. Les feignasses, les zassistés, ceux qui ne veulent pas travailler plus, d’autant que Cecilia Sarkozy, ministre d’Etat, ministre du travail et du shopping, en a récemment supprimé la durée légale pour “relancer la croissance”.
Pour ceux qui ont les moyens, fil serait faux de croire que c’est une aubaine. D’abord, il faudra passer les tests d’admission. Vous êtes trop gros ? Eliminé ! Trop maigre ? Eliminé. Vous avez déjà été malade ? Eliminé. Comme pour les bagnoles, les assureurs santé ne veulent assurer que les faibles risques, ceux qui cotisent docilement sans jamais demander un remboursement ! Les autres : pas de ça chez nous, qu’ils se démerdent !
Bon, admettons que vous soyez enfin assuré. La maladie survient, et vous devez être hospitalisé. Que va faire le médecin de la caisse privée ? Essayer par tous les moyens de trouver un prétexte pour ne pas vous couvrir ! Il peut même aller voir dans votre dossier d’inscription et faire une enquête pour voir si vous avez omis de déclarer une maladie précédente, même si elle n’a rien à voir avec votre maladie du moment ! Ou alors décréter que vous n’avez pas besoin de cette opération ou de cette nouvelle chimiothérapie. D’ailleurs, ces experts sont bien motivés pour faire ce travail : ils touchent un pourcentage sur les sommes que l’assurance ne vous rembourse pas !
Imaginez que votre petit fille se retrouve avec 40 de fièvre en pleine nuit. Vous prenez votre voiture et l’emmenez aux urgences de l’hôpital le plus proche. Pas de bol, cet hôpital n’est pas agréé par votre assurance, il faut aller à un autre hôpital, plus loin. Vous insistez, votre fille va de plus en plus mal : ils refusent et vous foutent carrément dehors. En arrivant à l’autre hôpital, votre petite fille est morte…
A ce moment là, votre femme bouge, et vous vous réveillez, en sueur ! Ouf, vous n’êtes qu’en 2007 et en France, il est (peut-être) encore temps d’arrêter cette ignominie ! Car en ce moment même, aux Etats-Unis, pays autoproclamé “le plus avancé au monde”, des gens meurent faute de couverture maladie ! C’est exactement ce qui se passe dans “Sicko”, Michael Moore décrit ces situations parfois tragiques, et bien d’autres !
Il fait aussi des comparaisons plus ou moins pertinentes avec d’autres pays : le Canada, la Grande Bretagne, où même Thatcher n’a pas supprimé le service public de la santé. Dans ces pays, on est généralement bien soigné, pris en charge gratuitement, et les médecins ne sont pas à plaindre. Tout le contraire des arguments développés aux Etats-Unis par la propagandastaffel libérale contre la médecine “socialiste” [update : la traduction de l’américain “socialist” serait ici plutôt “communiste”, avec tout le mépris que cela peut comporter. Merci Toine !] (comprendre “la sécurité sociale”), qui serait de mauvaise qualité, et ne permettrait pas de faire vivre les médecins décemment.
Autre grand moment, le débarquement de Michael Moore en France. Il y interroge curieusement des ressortissants américains, qui témoignent que la France est un “paradis” pour malades. Il s’ étonne qu’on puisse y bénéficier d’hospitalisation gratuite (personne ne lui a parlé du forfait hospitalier) de crèches (ah bon, où ça ?), d’aides familiales payées par l’Etat qui peuvent même vous aider à faire la lessive (j’ai pas bien compris dans quelles circonstances), ou d’un congé payé de 3 mois après le traitement d’un cancer. Une intervenante témoigne qu’à chaque fois qu’elle a dû aller aux urgences , elle n’a jamais attendu plus d’une heure ! (On n’a pas dû aller aux mêmes ! La dernière fois que j’ai accompagné SuperNonotte, qui s’était fait une méchante entorse, aux urgences du mal nommé “hôpital bon secours” de Metz, il a fallu près de 8 heures pour faire une radio et poser un bandage mal placé. Il faut dire que le médecin de garde, de nationalité syrienne, et capable d’être encore sympathique après plus de 24h de garde, avait une formation en… urologie… Bref…)
Et les américains d’ajouter : “et en plus, ils ne sont jamais contents, ils descendent tout le temps dans la rue !” Diagnostic fort pertinent : “Aux Etats-Unis, le peuple a peur du gouvernement, en France c’est l’inverse !”. Oui, il y a un peu de ça, mais faites gaffe quand même, le vent tourne, et même très vite en ce moment !
Le film se termine par une ultime provocation : Michael Moore prend clandestinement un bateau pour Cuba en compagnie de quelques secouristes blessés du 11 septembre pour lesquels, après le temps des honneurs, est venu celui du mépris.. Il aborde à … Guantanamo, qualifié de seul endroit aux Etats Unis où les soins sont gratuits. Evidemment, il ne peut pas rentrer, et se rabat sur Cuba. Quant on sait que Cuba est l’ennemi numéro 1 du régime américain, qui n’a de cesse de vouloir le détruire par tous les moyens, et lui impose depuis près de 50 ans un embargo scandaleux, le coup est fort gonflé !
La propagande américaine, efficacement relayée en Europe par Reporters sans Frontières, a tout dit sur la dictature de Castro, ses atteintes aux droits de l’homme, sa liberté d’expression fort limitée… Mais elle dit moins que Cuba a l’une des médecines les plus avancées au monde, mise gracieusement à la disposition de la population ainsi que ce celle de pays amis (dont le Venezuela) , et que sa mortalité infantile est inférieure à celle des Etats-Unis, tandis que l’espérance de vie des cubains est supérieure à celle des américains !
Et voilà donc nos malades américains admis sans formalité dans un hôpital cubain, et soignés à l’oeil! L’une d’entre elles découvre que l’inhalateur pour lequel elle se ruine pour en acheter tous les mois à 120 dollars pièce, coûte ici moins de … 5 cents !
Le constat est sans appel : aux Etats-Unis, la privatisation de la santé a été décidée pour des raisons purement idéologique. Elle a conduit à une solution inextricable, dans laquelle les riches sont mieux soignés que les pauvres, dans lequel les médecins, les assureurs et les labos pharmaceutiques s’en mettent plein les fouilles. Pour les “clients”, la situation peut tourner à la catastrophe, voire à la mort.
Je ne vois en fait rien de surprenant à cela : c’est le résultat inévitable de toute privatisation sauvage, quand l’appât aveugle du gain prend le pas sur toute humanité. La privatisation n’a en aucun cas bénéficié à un consommateur dans quelque domaine que ce soit, contrairement à ce que les flots de propagande libérale décérébrante diffusent dans le monde entier. Qu’il s’agisse d’énergie, de télécommunications, de transport, de santé ou de n’importe quel secteur privatisable (et dans l’esprit d’un libéral, tout est privatisable par essence), c’est une ignominie!
En France, même si la situation n’est pas tout à fait aussi parfaite que la caricature de Michael Moore le prétend, nous avons un excellent système de santé. Mais il dérive, comme tout le reste. Sous l’impulsion du fou dangereux qu’est Sarkozy, il pourrait être balayé en quelques années. Et il n’y a pas que Sarkozy. J’ai entendu notre nouvelle ministre des finances Christine Lagarde tout à l’heure à l’assemblée, et ses mots ont résonné chez moi comme autant de signaux d’alarme : cette femme est un danger public, et il n’est pas à exclure que Margaret Thatcher n’ait été qu’une aimable débutante à côté de cette libérale professionnelle.
Disons-le tout net : le “trou de la sécu” est largement virtuel. Il est en fait largement entretenu par l’insuffisance volontaire de son financement. Simplement pour rendre sa privatisation inévitable. L’Etat français donne pourtant tous les ans 66 milliards d’euros pour aider les entreprises. Si on considère qu’au moins une partie de ces aides est indue et ne sert qu’à dorer les testicules de quelques actionnaires, n’y-a-t-il pas là moyen, sur le mode “quand on veut, on peut”, de boucher ce putain de trou ? Si le vieillissement de la population peut être rangé dans la catégorie des fatalités, ce n’est certes pas le cas des bénéfices colossaux de l’industrie pharmaceutique. Ne peuvent-ils pas être taxés, et les prix des médicaments diminués ? Si je savais que les entreprises étaient à nouveau mises à contribution, comme elles l’étaient jadis, je ne verrais pas d’inconvénient à payer de ma poche, en tant que membre de la “classe moyennement supérieure” un forfait de quelques euros pour une consultation ou un sac de médicaments pour traiter une angine, à condition que ceux qui ont eu moins de chance que moi en soient exonérés, et que le traitement des maladies lourdes soient entièrement pris en charge pour tout le monde. C’est ce que l’on résume par la phrase “contribuer selon ses moyens, et bénéficier selon ses besoins”.
La rhétorique libérale est performante et bien rodée. De même que les idées nauséabondes de Sarkozy ont été validées par 53% de la population, que les retraités ont massivement voté pour que les actifs travaillent plus, “l’impérieuse nécessité” de privatiser la sécu viendra sur le tapis tôt ou tard avec des arguments foireux. J’aimerais vraiment qu’alors ce film, Sicko, soit diffusé sur simultanément sur toutes les chaînes, et que tous ceux qui râlent dès qu’un médicament ne leur est pas remboursé à 100%, se rendent compte des vrais enjeux et de ceux qui les attend. Pour une fois…










Salut,
Je n’ai pas encore vu Sicko (mais ça ne devrait tarder). Pour les caricatures des systèmes de santé étrangers, il faut remettre le film dans son contexte. Evidemment vu de l’extérieur les exemples français et canadiens sont risibles car assez éloignés de la réalité. Il faut garder à l’esprit que le public cible est le public américain. Le but du film est d’essayer de remuer un peu l’opinion américaine sur ce sujet honteux.
Pour le système français de santé, espérons que la population sera rester éveillée pour défendre ce droit (le droit aux soins) et cette nécessité (même sur le plan économique prévenir coute moins cher que guérir).
toine
PS petit lexique américain :
socialist = communiste (après 50 ans de guerre froide et d’éducation anti-rouge ce mot est toujours considéré comme une injure)
liberal = au USA avoir une sensibilité de gauche “alternative” (Moore est un liberal)
Merci pour le vocabulaire ! J’ajoute la précision pour “socialiste”.
“Libéral” est naturellement à prendre au sens français !
rah non SuperNO, pas toi! pas 53% de la population mais 53% des 80,44% d’inscrits (en enlevant abstention, votes blancs et nuls), donc par 42,63% seulement des inscrits.
Cette fausse majorité de 53% est déjà trop souvent avancée pour paralyser, et fait partie de la propagande.
Sinon billet très bon et le film pareil: pour moi qui ait eu mes premiers émois avec “charlot” un bon film est un film qui fait à la fois rire et pleurer et avec “Sicko” c’est le cas!
Oui zozo, ce que tu dis est arithmétiquement exact, et je veux bien faire repentance
Mais d’un autre côté, il faudrait un sacré optimisme pour penser que les 19.56% qui n’ont pas voté sont forcément des gauchistes convaincus, et il ne faudrait pas oublier que parmi les 47% qui ont voté
contre le nabot malfaisantpour l’autre cruche (tu sais bien, celle qui ne voulait pas du SMIC à 1500 euros ni des 35 heures mais qui a été obligé de les laisser parce qu’on l’a obligée), il y a aussi la moitié des 17% de bayrouistes, des DSKistes, bref des gens qui étaient contre Sarkozy, mais pas forcément contre ses idées libérales. J’ai bien peur que ces idées soient hélas fortement majoritaires, même s’il va nécessairement y avoir un hiatus et une prise de conscience à un moment ou à un autre…N’oublions pas que la ss n’était pas déficitaire en 2001-2002(je n’ai pas le temps de vérifier les dates .
Donc effectivement ,tout ce qui est public est amené à être déficitaire” volontairement” pour être revendu à leurs potes à bas prix et retrouver les mêmes au CAC 40 quelque temps après(on peut vérifier).La ss oui ,et bientôt la santé en général (T2A), l’éducation nationale,…Et personne ne bouge et personne ne s’élève.
Et bien sûr tout çà pour “notre bien” et bien sûr ,il n’y a pas d’autres possibilités puisque “même tous les médias le disent”
Michael Moore, invité pour la première fois depuis 3 ans sur CNN, s’énerve :
http://insidetheusa.net/2007/07/10/moore-vs-cnn/
http://www.michaelmoore.com/sicko/news/article.php?id=10017