Allez, un petit entracte. C’est en ce moment le festival de Cannes, événement ridicule dont on nous rabat les oreilles tous les ans à la même époque. La définition de Desproges est toujours d’actualité :
« Haut lieu du tourisme balnéaire international, célèbre pour sa croisette bordée de palmiers et pleine de connes emperlousées traînant des chihuahuas, Cannes brille surtout pour son festival annuel du cinéma où les plus notables représentants de la sottise journalistique parasitaire côtoient les plus éminentes incompétences artistiques internationales, entre deux haies de barrières métalliques où, sinistrement empingouinés, le havane en rut ou la glande mammaire au vent, pressés, tassés, coincés, luisants comme des veaux récurés qu’on pousse à l’abattoir, tous ces humanoïdes chaleureusement surgelés se piétinent en meuglant sous les brames effrayants des hordes populaires. Hormis le congrès annuel des garçons de bain cégétistes et les soirées gourmettes chez Régine, peu de réunions mondaines laissent suinter autant de vulgarité »
Bon, c’est pas le blog de Desproges, c’est le mien, alors reprenons. Sans aucun rapport avec le festival de Cannes, je suis allé au cinéma vendredi, voir le film du cinéaste autrichien Erwin Wagenhofer « We feed the world », d’après le livre de Jean Ziegler. Un film ébouriffant, comme on n’en voit guère à la télé aux heures de grande écoute.. Il m’a fallu attendre un peu pour le voir arriver à Metz, car il n’est projeté que dans 60 salles en France. A titre de comparaison, le film vedette du moment « Pirates des Caraïbes », est projeté dans 521 salles. De la même manière que la série des Gendarmes passe régulièrement sur TF1 alors que pour avoir une chance d’apercevoir un film de Denis Robert, il faut s’abonner à une chaîne cryptée et attendre au moins la deuxième partie de la soirée. Une forme feutrée de censure.
Dans la salle pas plus de 10 personnes, sans doute déjà gauchistes convaincus. Et pourtant, il serait intéressant de montrer le film à un électeur sarkozyste ! Mais bon, même pas sûr qu’il verrait le rapport entre la politique de son idole et le résultat désastreux qui s’étale à l’écran…
Il s’agit d’un assemblage de reportages à première vue un peu hétéroclite, mais qui ont tous un point commun : ils sont le résultat de la mondialisation néolibérale appliquée à l’alimentation. Et c’est stupéfiant. Du non-sens, de l’aberration, de la monstruosité à tous les étages. Comme à Vienne, ces montagnes de pain de la veille, jetées à la poubelle, et qui permettraient de nourrir les 300 000 habitants de Graz, (deuxième ville du pays)
“We feed the world”, c’est le slogan de la firme semencière Pioneer. Un reportage en Roumanie montre le contraste entre l’agriculture locale qui est le gagne pain des petits paysans qui se déplacent en carriole à cheval et font toutes les opérations manuellement, comme en France un siècle en arrière; et les immenses champs à la pointe de la technologie qui utilisent des semences hybrides de chez Pioneer. De l’aveu même du responsable de la firme en Roumanie (qui va sûrement se faire virer tant il déblatère), les aubergines Pioneer sont plus rondes, sans défaut, et bien plus appétissantes à l’oeil que celles, fripées et irrégulières des bouseux roumains. Sauf qu’elles n’ont strictement aucun goût !
Autre reportage hallucinant, les serres d’Almeria au sud de l’Espagne. L’endroit le plus chaud d’Europe, 3000 heures d’ensoleillement par an. Il s’y est monté 25000 hectares de serres ! 1/20ème de département français ! Ca donne un paysage surréaliste de serres à perte de vue sur des kilomètres… Sous ces serres, des fruits et légumes sont cultivés “hors sol”, sur de la laine de roche, arrosés par des quantités effarantes d’eau additivée de calcium, de nitrates et autres substances chimiques qui sont déversées dans de grandes cuves et envoyées au goutte à goutte jusqu’à la plante. Sans oublier les pesticides utilisés ici sans modération. Le personnel est largement d’origine immigrée, et vit parfois dans des conditions plus que précaires. Et ce sont ces fruits artificiels, sans goût, qui arrosent à bas coût et en toute saison tous les hypermarchés d’Europe, parcourant parfois plusieurs milliers de km en camion… Pour finir dans nos tristes assiettes…
Au delà des images, il y a aussi des chiffres, qui ne devraient laisser personne indifférent. Citons Jean Ziegler, dont le livre “”L’Empire de la Honte” a inspiré le film : “Etant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on sait qu’elle pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement : tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné.” Or, pendant que l’occident héberge des quantités toujours croissantes d’obèses et de diabétiques, 800 millions d’humains ne mangent pas à leur faim, et 100 000 d’entre eux meurent de faim tous les jours. En Suisse, l’un des pays les plus riches du monde, 80% des céréales sont importées, notamment… d’Inde, où des millions de personnes crèvent la dalle…
Les électeurs sarkozystes devraient essayer, du moins si c’est pas trop demander à leurs pauvres neurones, de comprendre le cercle vicieux de la pauvreté et l’immigration. Ces immigrés qu’ils conchient, et qui sont le fonds de commerce des escrocs néolibéraux comme Sarkozy et Le Pen, pompiers incendiaires, pourquoi donc viennent-ils chez nous ? Les fruits et légumes européens (et américains) sont archi subventionnés à l’exportation. Rigolez-pas, c’est avec vos impôts ! Résultat, ils arrivent dans les pays pauvres, par exemple au Sénégal, au tiers du prix que le paysan sénégalais doit vendre sa propre récolte s’il veut simplement éviter de crever de faim… Résultat, il crève donc de faim, et cherche à tout prix à émigrer en Europe. Durant son voyage, il devra sans doute verser de l’argent à des fonctionnaires corrompus, puis à des passeurs sans scrupule, avant d’atterrir en région parisienne à la merci de marchands de sommeil sans vergogne ou d’employeurs véreux. Le tout sous le mépris de la population, et à la merci de la milice sarkozyste, qui n’aura de cesse de le renvoyer brutalement chez lui, dans sa merde.
Dans le même style, au Brésil, le président Lula est obligé de consentir au défrichage à outrance de la forêt amazonienne, remplacée avec les conséquences écologiques que l’on imagine par des champs de soja transgénique. Ce soja ne profite pas à la population brésilienne qui dans la région pauvre du Nordeste crève de faim, mais il est exporté en Europe, ramenant les devises qui permettront à son pays d’endiguer sa dette envers les pays riches. Cette dette colossale qui concerne tant de pays et les maintient dans la pauvreté forcée. Il suffirait que les créanciers, dans un vaste élan de raison humanitaire, y renoncent, pour changer le monde. Mais c’est impensable ! Du moins dans un étroit esprit néolibéral…
Ah oui, le soja brésilien sert à nourrir les poulets de batterie, dont le film nous envoie des images saisissantes…
Le film se termine par une interview surréaliste de Peter Brabeck, PDG de Nestlé, qui nous dresse un catalogue d’affirmations néolibérales, parmi lesquelles “il faut travailler plus pour gagner plus” ! Si c’est le PDG d’une multinationale qui vous le dit, c’est sûrement vrai ! Autre affirmation : “l’eau est une substance vitale indispensable, on doit la considérer comme une denrée marchande comme une autre…”. Parole de marchand de flotte de luxe dans des bouteilles en plastiques, vendue à des cons que le marketing a su dégoûter de l’eau du robinet.
Brabeck conclut : « ce que nous mangeons n’a jamais été aussi bon, nous n’avons jamais été aussi riches, nous n’avons jamais été en meilleure santé, et nous n’avons jamais vécu aussi longtemps qu’actuellement. Nous avons tout ce que nous désirons. » Ce “nous” a un fort parfum de “je”, voire “nous, les riches”. Il faudrait demander ce qu’ils en pensent à un paysan sénégalais ou un habitant du Nordeste Brésilien…
Après avoir vu ce film et compris les relations de cause à effet entre le néolibéralisme, la merde dans nos assiettes, le désastre environnemental, l’exploitation des travailleurs et la pauvreté dans le monde, comment peut-on encore traiter d’extrêmistes des humanistes de la vraie gauche qui dénoncent ce système, la course mortifère à la croissance, la dictature de l’OMC, du FMI et de la Banque Mondiale et réclament l’effacement de la dette des pays pauvres ?
Je chipe sur le blog d’Olivier Bonnet un commentaire de l’excellente Céleste citant René Dumont, premier candidat écologiste à l’élection présidentielle en 1974 :
« Une croissance indéfinie est impossible, nous n’avons qu’une seule Terre, mais une civilisation du bonheur est possible. Les solutions existent, mais l’opinion les ignore car les structures actuelles et les détenteurs des pouvoirs économique et politique s’y opposent. »
« Nos conditions de vie et de travail continuent à se détériorer et les inégalités sociales s’accentuent. De multiples conflits traduisent cette situation de crise. Elle ne peut que s’aggraver. C’est un seul et même système qui organise l’exploitation des travailleurs et la dégradation de vie qui met en péril la terre entière. La croissance aveugle ne tient compte ni du bien-être, ni de l’environnement. »
Le pauvre René Dumont a vécu 97 ans, mais il est mort sans avoir vu le moindre signe d’amélioration de cette situation, bien au contraire…
Un autre monde n’est pas seulement possible, il est indispensable, et vite !










Merci pour cet intéressant regard sur le film de Wagenhofer. D’accord avec vous : quel dommage que si peu de gens le verront ! Les autres pourront continuer vivre dans leurs illusions, leur conformisme et leur égoïsme hargneux. (env. 53% de la population
Je corrige une erreur : le film qui monopolise le plus de salles en France actuellement n’est pas “Pirates des Caraïbes 3”, mais “Spiderman 3”, 694 salles !
Ensuite, sur le festival de Cannes, les films présentés valent parfois infiniment mieux que les dispendieuses cérémonies et le culte des “stars”. 2 exemples :
- “La 11ème heure”, documentaire de Leonardo di Caprio, qui paraît-il est un écolo convaincu, sur les désastres qui menacent la planète. Sans doute la notoriété de l’acteur permettra-t-elle ce film d’avoir plus d’impact sur les masses que “we feed the world” ?
- “Sicko” de l’excellentissime Michael Moore, sur le système de santé américain (c’est dire celui que Sarkozy veut amener terme en France). Je crois avoir vu tous les films de Michael Moore, commencer par le terrible “Roger and me” que chacun devrait aussi avoir vu, jusqu’ “Fahrenheit 9/11” : rien que du tout bon. Si celui-ci est dans la même veine, ça promet…
Si mon emploi du temps et mes enfants m’en laissent l’occasion, j’irai voir ces 2 films, et en ferai un compte-rendu !
Blog très intéressant que le vôtre !
Moi aussi j’ai beaucoup d’estime pour Michael Moore et j’attends avec impatience de voir son dernier documentaire…
Merci et bienvenue Pachenka !
Pour Sicko, si on n’est pas VIP cannois, il va falloir attendre un peu : sortie le 29 juin aux USA, et… le 17 octobre en France…
Si vous aimez Micheal Moore, je vous conseille de vous procurer sa série TV Nation. C’est une émission de TV qu’il produisait/présentait avant sa gloire actuelle.
Pour vous faire une idée, on trouve ici (http://www.dogeatdogfilms.com/tv/tvarchive.html) un résumé du contenu. Ca doit exister en DVD (ça existe bien en VHS).
toine
@Olivier B.
Merci de votre commentaire… que je viens d’extraire du filtre anti Spam où il se trouvait pour une raison qui m’échappe
Anonyme c’est moi!
Mai 2007, je ne connaissais pas ce blog.
Merci pour le lien à partir de “Good food responsibly”
L’article est encore plus tristement d’actualité un an après.
Ne nous inquiètons pas… “Soleil vert” arrive à grands pas!
edit: à compléter par le docu “let’s make money” (du même réalisateur) qui est encore plus percutant.