Interlude : où sont les fascistes ?

[Une fois n’est pas coutume, un peu de lecture. C’est un extrait de “Les Russkoffs”, de l’immense Cavanna.

Nous sommes en 1945 dans le nord-est de l’Allemagne, dans le Mecklembourg. Cavanna raconte dans son style incomparable la fin de la guerre. Il a été embarqué 2 ans plus tôt, à l’âge de 20 ans (il en a aujourd’hui 90 et est bien mal en point), réquisitionné pour le STO. Il a été affecté à une usine d’armement dans la banlieue de Berlin. Entre mille autres aventures cocasses ou terribles, il y a fait la connaissance de Maria, déportée ukrainienne dans la même usine, et qui est devenue sa copine.

En 1945, dans une tentative désespérée pour contrer l’offensive soviétique (« Sieg oder bolschewistisches Chaos ! »), Hitler réquisitionne tout ce qu’il est possible de réquisitionner (y compris enfants et vieillards) et les envoie au front. Cavanna et ses collègues sont chargés d’aller creuser des tranchées censées arrêter les chars russes. Il parvient à s’échapper avec Maria et décide de se mettre à l’abri en attendant l’armée rouge. Et c’est dans un petit village que la rencontre se produit. ]

Les voici donc. Les Soviétiques. L’Armée Rouge.

Avant tout, ils sont saouls, saouls à rouler. Ils se cramponnent aux guidons de leurs vélos allemands, heureusement qu’ils les ont, oscillent, émettent des rafales de petits hoquets entrecoupés de petits rots. Ils ne sont sûrement pas arrivés à bicyclette. Les vélos leur servent seulement de cannes. Il fait chaud, ils ne portent pas de capote, uniquement une roubachka, de cette drôle de couleur vaguement bois de rose que j’ai déjà vue sur les prisonniers russes, une culotte outrageusement de cheval prise dans des bottes souples, cylindriques, montant jusqu’aux genoux. Crânes passés à la toile émeri. Petit calot collé sur le côté, va savoir pourquoi ça tient. Un des gars s’étale cinq médailles sur la poitrine, des grosses médailles de bronze bien rangées se recouvrant légèrement de droite à gauche, avec chacune un tank en relief et un joli ruban de couleur où courent des petits liserés rouges, verts ou jaunes qui ont, n’en doutons pas, une signification militaire extrêmement précise. L’autre n’arbore que trois médailles.

Celui qui, visiblement, commande — celui aux cinq médailles — met fin aux effusions. Il nous éloigne à longueur de bras, prend un air officiel, essaie de passer la tête hors de la courroie de sa drôle de petite mitraillette à crosse de bois avec une espèce de boîte à camembert coincée par le travers, d’une seule main il n’y arrivera jamais, il faut que je l’aide en tenant le vélo, me colle la mitraillette sur le ventre et, faut pas la lui faire, me demande :

« A kto vy ? »

Qui êtes-vous donc ?

L’autre, symétrique, a planté sa mitraillette entre les seins de Maria. Maria dit qu’elle est citoyenne soviétique et que moi je suis français. Il s’illumine.

« Frantsouz ? Da zdravstvouïèt Frrantsia ! Vive la France ! La France est l’alliée de l’Union soviétique ! Le général de Gaulle est l’ami du maréchal Staline ! »

Il me serre à pleins bras. On se réembrasse. Il pleure de joie. L’autre en fait autant à Maria. Tout le monde pleure.

Nous ne sommes plus seuls. Des groupes timides pointent le museau, hésitent a approcher, attendent de voir comment ça va tourner. Cinq-Médailles s’éclaircit la voix, hoquète un ou deux coups, se met au garde-à-vous, approximativement, fait un salut militaire bizarre qui doit être la variété de salut militaire choisie entre toutes par l’Armée Rouge et, l’œil fixé sur l’horizon il déclare :

« Au nom de la glorieuse Union des Républiques Socialistes Soviétiques, moi, sergent Untel Untelovitch Untel, je prends possession de… Au fait, comment ça s’appelle, ce trou ? »

Maria dit que nous ne savons pas, nous sommes de passage. Une voix lance :

« Gültzow !.

— Spassiba ! Au nom de… et caetera… et caetera, je prends possession de… Kak? Ah! Da : Guioultsoff, tchort vozmi ! »

Salut militaire. Repos. Il y a maintenant un petit cercle autour des héros. Des Polonais, des Baltes des Tchèques. Ils se rassurent, demandent au sergent, en petit- nègre slave-russe, comment il a eu toutes ces médailles. Excellente question. Comment il les a eues eh ? Il les a gagnées en abattant des tanks fascistes, voilà comment il les a eues. Une médaille, un tank. Quelqu’un lui tend une bouteille. Qu’est-ce que c’est ? Schnapps. Il goûte méfiant. Se tape une bonne lampée — « Nié plôkha », pas dégueulasse —, passe la bouteille au copain, qui me la passe, je bois en homme. Je passe à Maria, qui passe à… Mais Cinq-Tanks récupère la bouteille au passage, la fourre dans sa vaste poche. C’est pas tout ça. Il se rappelle qu’il a des affaires sérieuses à régler.

«  Gdie fachisty ? »

Où sont les fascistes ?

Personne ne répond. Il répète, terrible :

« Gdie fachisty ? »

Il veut des fascistes, cet homme. Dans tout village allemand du Troisième Reich, ça grouille de fascistes, c’est mathématique. Bon. Alors, où sont-ils ?

Quelques-uns des gars qui piétinent là autour se concertent sournois, se dirigent à pas de crabe vers la ferme. Reviennent, encadrant un grand type qu’ils tiennent aux épaules. Le gentleman-farmer d’hier soir. Décomposé. Sur le blanc éclatant de son col roulé, le blanc de son visage est boueux. Il tient une boîte de cigares ouverte, la présente au sergent, à deux mains, avec un épouvantable sourire. Il tremble. La boîte danse. Le sergent lui appuie le canon de la mitraillette sur l’estomac.

« Tot, fachiste ? »

Celui-là, c’est un fasciste ?

« Da, da ! Lui fasciste ! Beaucoup grand fasciste !

— Kharachô. Touda ! »

C’est bon. Emmenez-le là-bas ! Il désigne du menton le mur d’enceinte de la belle ferme, un haut solide mur de vieilles pierres. L’Allemand comprend. Il dit : « Aber nein ! Nein ! Nicht so ! Nein ! » Ils l’entraînent, tous l’entraînent, ils s’y sont tous mis, ils le collent au mur, le maintiennent au mur par les épaules, et moi je vois ça, je croyais pouvoir supporter ça, et me voilà qui gueule non, merde, vous allez pas faire ça, mais je gueule en français, mes réflexes sont en, français, comment dit-on ça en russe, déjà ? Maria me repousse, me dit tais-toi, tais-toi, ils vont te tuer aussi… Une détonation, une seule. C’est comme si je la recevais en plein ventre. Le type se plie en avant, il est par terre, il est mort. Des hommes peuvent faire ça ! Des hommes peuvent faire ça !

Le sergent demande où sont les autres fascistes. Quels autres ? Les autres, quoi ! Ah ! oui, les autres… Voilà tous les non-Allemands partis à la chasse aux fascistes.

Un hurlement. Un autre, ailleurs, une voix de femme. Ça vrille suraigu, ça pleure, ça hurle « Nein ! » partout dans la grande ferme. Un groupe traîne une bonne femme, sans doute la femme du gentleman-farmer. Un autre, un gros homme qui se débat furieusement.

N’importe quoi, mais pas ça, bon Dieu ! Tous ces gars en ont chié, c’est sûr, peut-être que ces Allemands leur en ont fait spécialement baver, je veux bien le croire, mais là, à froid, comme ça, c’est plus le sursaut de rage passionnée, ça pue le petit sadisme merdeux appuyé sur la bonne conscience, le sang versé sans se salir les poignes, la belle ferme si pleine de belles choses.

Je dis au sergent :

« Kak ty mojèch znatj fachisty li ani ? Comment peux-tu savoir si ce sont vraiment des fascistes ? Eto nié pravilno ! C’est pas régulier ! Pastav ikh v tiourmou  ! Mets-les en prison ! »

Les autres me regardent de travers.

« Lui pas d’ici ! Pas connaître personne ! Pas savoir fascistes ! »

Le sergent rigole.

T’en fais pas. Ils souffriront moins longtemps qu’ils nous ont fait souffrir ! »

Il me parle, il me regarde, et en même temps, à l’improviste, il appuie sur la gâchette. Un seul coup. Le gros père tombe, cueilli à la surprise, les yeux incrédules, grands ouverts sur cette horreur qui lui déchire le ventre.

La femme se met à hurler. Elle s’est retenue jusqu’ici. C’est son tour. J’empoigne le bras du sergent. Il pointe son engin sur moi. Il ne rigole plus.

« Mojet bytj i ty, fachiste ? Frantsouzkiï fachiste ? »

Peut-être que tu es un fasciste aussi, toi ? Un fasciste français ?

Maria se jette entre lui et moi.

« Niet ! One kommouniste ! — Ah ! Ah !… Tout le monde est communiste, depuis hier ! Et toi, qu’est-ce que tu fous avec cet étranger ? Tu te fais baiser, hein, putain ?

— One moi’ mouj. C’est mon mari. »

Le grand Russkoff me regarde. Il en a plein le cul de mes simagrées.

« Ecoute, fous-nous la paix. Si tu peux pas supporter, fous le camp, va te promener, mais nous fais pas chier. Laisse-nous faire notre boulot ? Paniatno ? Compris ?

Il me refait le coup de tout à l’heure : tout en me parlant, sans la regarder, il descend la femme, d’une seule balle, à bout portant. Je dois être vert. Je sens que je vais tomber dans les pommes. Maria n’est pas en meilleurs état.

Le sergent a terminé. Il passe la courroie de la mitraillette à son cou, « Prochttachaïtié », enjambe le cadre du vélo, démarre dignement, zigzague sur dix mètres, manque se casser la gueule, renonce. Les voilà tous les deux partis à pied, prendre possession d’autres fiefs de la terre conquise.

Nous rentrons dans la petite maison. Nous restons un bout de temps sans rien dire. Maria pleure en silence. Eh, oui, c’est ça la guerre. Ils pensent à tout ça les cons qui la déclenchent ? Mais oui, mais oui, mon gars, ils y pensent ! Et d’avance ils l’acceptent. Ils l’acceptent très bien, même !

[Extrait de “Les Russkoffs”, Cavanna, Prix Interallié 1979]

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